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Quand l’objectif devient flou

S’entraîner sans objectif, mode d’emploi

Elle est entrée dans nos vies sans crier gare. Depuis plus d’un an, la Covid-19 fait partie de notre quotidien : elle a modifié nos habitudes de consommation, nos liens et notre attitude avec les gens, notre regard sur le monde, la planification de nos vacances… Au fait, avons-nous pris des vacances?

Jadis, nous pouvions choisir de battre notre record personnel en choisissant parmi une foule d’événements à travers le monde. Certains d’entre nous pratiquaient même cette forme de tourisme sportif, consistant à visiter un pays en fonction de la date de son marathon. Nos plans d’entraînement étaient réglés au quart de tour : certains s’inscrivaient à plusieurs événements pour « s’entraîner » en vue d’un objectif plus important.

À l’heure du coronavirus, exit les records personnels… La frénésie et l’adrénaline qui précèdent chaque course sont disparues avec elle. Incapables de se projeter dans le temps, quelques uns ont même cessé de courir… Comment faire pour garder sa discipline et sa vigueur à l’entraînement, lorsqu’on est amputés des événements et des rencontres qui ponctuent nos calendriers sportifs?

Boutique Courir s’est entretenue avec différents acteurs1 du monde du sport, pour connaître les défis qu’entraîne la crise sanitaire et peut-être en extraire des solutions… Ce mois-ci, place aux courses organisées et le nombre considérable de secteurs associés, qui depuis un an, ont vu leurs revenus fondre à grosses gouttes comme sueur au soleil.

 

Un secteur sous perfusion

S’il est une constante qui subsiste depuis le début de cette pandémie, ce sont bien les reports successifs, puis les annulations d’événements sportifs. Premières touchées lors de la première vague du printemps 2020, notamment avec le report des Jeux Olympiques de Tokyo en 2021, les courses organisées se sont d’abord vues couper l’herbe sous le pied… jusqu’à se faire tronçonner toute marge de maoeuvre.

Cela au point de ne plus être en mesure de distinguer le moindre horizon futur pour leurs événements. Certaines entreprises offrent maintenant une garantie d’annulation et de report pour l’an prochain. D’autres ont tout simplement décidé de ne pas reconduire la venue de leurs événements en 2021, la faute à un contexte trop incertain.

Du côté des participants, la vigueur à l’entraînement est en berne, du moins dans les aspects de régulation et d’assiduité qu’elle inspirait aux coureurs, désireux de se mesurer les uns aux autres dans un cadre de compétition saine. Aujourd’hui, le secteur de l’événementiel se trouve sous perfusion, du moins dans ses aspects de performance que nous lui connaissions jusqu’à maintenant.

Mais s’il n’y avait que ça…

 

Une communauté engagée

Pensez à votre première course locale, à ces bénévoles postés fièrement en bord de route qui vous encouragent pendant que vous vous échinez sur la rue de votre quartier d’enfance… Les événements sportifs rassemblent des gens de tous horizons, une communauté motivée avant tout par le vivre ensemble.

Souvent organisés de longs mois en avance, les événements sportifs allient en symbiose une ribambelle de monde : des décideurs municipaux en passant par les agents de sécurité, annonceurs, chronométreurs, poseurs de barrière, agents de nettoyage, imprimeurs, agents de communication, distributeurs de dossards, gestionnaires de litiges, et j’en passe… En effet, les contractuels qui sont mobilisés de près ou de loin lors d’un événement sportif représentent la majorité des employés au sein d’organisations de courses. C’est autant de monde qui se sont retrouvés sans contrat depuis plus d’un an… 

Pour ceux-là, la disparition de la saison 2020 n’est pas qu’une simple perte de revenus, c’est un coup de massue qui laisse un trou béant au milieu d’un calendrier souvent régi par des événements de ce type. Pour les organisateurs de courses, les dommages se ressentent autant dans la déception, suivant l’annulation d’un moment organisé très longtemps d’avance, que dans la crainte d’une fin de carrière précipitée par les pertes financières.

 

Bon eh ben… on court?

Pour François Lecot, directeur de course du Banque Scotia 21K de Montréal, s’il y a une rivière sur notre chemin, il faut simplement trouver un moyen « de la contourner ». Prenant part au conseil de crise du renommé Canada Running Series (CRS), entreprise familiale mise sur pied par Alan Brookes depuis plus de 30 ans, l’objectif était simple : les courses organisées auraient lieu, coûte que coûte, mais dans le plus grand respect des règles sanitaires.

Exit les foules, les accolades pleines de sueur… Cette nouvelle édition du 21K Banque Scotia se ferait « en mode virtuel et à la carte », dans le cadre qui conviendrait à tous les inscrits, moyennant le choix d’un secteur (Toronto, Vancouver et Montréal) et une plage de temps pour effectuer leur performance. Le nouveau slogan de CRS qui s’affiche sur leur site internet ne laisse pas de place à l’abattement : « Plusieurs courses, un grand Circuit ».

François Lecot au 21K Banque Scotia Montréal

De notre côté du pays, le 21K de Montréal se tient entre le 23 avril et le 14 juin 2021. Les inscrits peuvent participer à une ou plusieurs courses, selon différentes modalités. Le « tour du chapeau », par exemple, consiste à effectuer les distances du 5K, du 10K et du demi-marathon pour recevoir des cadeaux exclusifs. Le Défi Espace ’67 s’ajoute aussi à la liste. Un plan d’entraînement gratuit pour chaque distance est également mis à disposition des participants pour pallier à la disparition des groupes d’entraînement originalement tenus à Boutique Courir.

Pied de nez magnifique à une pandémie qui, dans le respect des règles sanitaires émises par le gouvernement, le CRS se fait précurseur d’un mouvement de courses virtuelles qui se déploie aujourd’hui à travers le Canada tout entier.

 

 

Un secteur qui en cache plusieurs autres

On n’y pense pas forcément, mais un événement comme celui du 21K Banque Scotia, c’est aussi une oeuvre caritative de laquelle dépendent une quantité insoupçonnée d’organismes de bienfaisance. Avec l’annulation d’une course à objectif caritatif de l’envergure du 21K Scotia, les associations qui survivent grâce aux dons se sont vues couper une part immense de leur budget.

En plus, si une course coule, elle entraîne avec elle nombre de secteurs associés : le tourisme, les fondations et les multiples corps de travail qui assurent la bonne tenue des événements.

Cette perspective en tête, la Fédération Québécoise d’Athlétisme (FQA) a récemment annoncé la création de la Commission de développement du secteur hors stade (CDHS), dont l’objectif serait entre autres d’élaborer, de planifier et de réaliser des « projets et [des] stratégies visant à rehausser la qualité des services offerts aux coureurs et aux organisateurs de courses sanctionnées au Québec ».

Dans le contexte pandémique, l’initiative arrive à point, car elle permettrait de valoriser les sports comme la course sur route et de sentiers, disciplines pratiquées en plein air et plus acceptables d’un point de vue sanitaire.

 

Courir pour soi-même… ou pour donner au suivant

Samuel Trudel – Photo : Ferland photo

Entre-temps, la FQA a créé un fonds spécial pour venir en aide aux organisateurs de courses qui sont le plus mal en point. Partager cette revendication ou contribuer à la cause pourrait à terme soulager les organisateurs de courses ou les fondations ayant le plus pâti économiquement de la Covid19, voire même s’avérer nécessaire à leur survie.

À l’instar de Samuel Trudel, qui a couru en novembre 2020 un 100 km autour de Mascouche pour encourager la lutte contre la toxicomanie, l’heure est aux défis réalisés pour soi, pour une cause ou tout simplement pour le plaisir. De petits événements caritatifs voient le jour ici et là. On voit des gens qui s’organisent dans un lieu, autour d’un objectif commun et en respectant les jauges maximales sanitaires.

 

On peut tous faire une différence, chacun à son échelle

Pour François Lecot, toute action, aussi futile puisse-t-elle paraître, a une importance. Courir pour une cause et savoir que d’autres que soi s’activent avec le même objectif, crée un terrain propice à des valeurs de fraternité et d’entraide. Une vie sportive moins centrée sur la performance et sur la réussite « sur les autres » – à l’opposé d’une performance réalisée « pour » et « avec » les autres – nous amène peut-être à un tournant intéressant en tant que société.

Qui sait si l’avènement des courses virtuelles ne réussirait pas à améliorer nos relations, une fois que les masques seront tombés? C’est le pari que fait CRS : en courant pour une cause, notre action prend soudainement une valeur insoupçonnée. Je ne cours plus pour moi, mais pour quelqu’un, quelque part. Et vous? Pour quelle cause courrez-vous cette année?

 

Par Ariane Patenaude – B.Sc Kinésiologie


1 L’utilisation du masculin dans le texte a pour but d’alléger celui-ci.
Photos : StockSnap pour Pixabay, DuoNguyen pour Unsplash, François Lecot, Circuit du Canada.